La Romance du vin et que buvait-on à Montréal en 1899

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a.emile-nelligan.1.jpg"Des litres et des lettres" 32e édition des Vendredis du vin

La romance du vin

 Tout se mêle en un vif éclat de gaîté verte.
O le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en choeur,
Ainsi que les espoirs naguères à mon coeur,
Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.

O le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai !
Un orgue au loin éclate en froides mélopées
Et les rayons, ainsi que de pourpres épées,
Percent le coeur du jour qui se meurt parfumé.

Je suis gai ! je suis gai ! Dans le cristal qui chante,
Verse, verse le vin ! verse encore et toujours,
Que je puisse oublier la tristesse des jours,
Dans le dédain que j'ai de la foule méchante !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l'Art !...
J'ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,
Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d'automne au loin passant dans le brouillard.

C'est le règne du rire amer et de la rage
De se savoir poète et l'objet du mépris,
De se savoir un coeur et de n'être compris
Que par le clair de lune et les grands soirs d'orage !

Femmes ! je bois à vous qui riez du chemin
Où l'Idéal m'appelle en ouvrant ses bras roses;
Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses
Qui dédaignez ma vie et repoussez ma main !

Pendant que tout l'azur s'étoile dans la gloire,
Et qu'un hymne s'entonne au renouveau doré,
Sur le jour expirant je n'ai donc pas pleuré,
Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai !
Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !...
Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre;
Enfin mon coeur est-il guéri d'avoir aimé ?

Les cloches ont chanté; le vent du soir odore...
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j'ai peur d'éclater en sanglots !

 

Émile Nelligan

 

Montréal, un soir de mai 1899, un adolescent beau comme le jour mais à l'âme plus triste qu'un cimetière, déclame devant l'École littéraire de Montréal sa fameuse "Romance du vin". Il est chaudement acclamé par l'auditoire. Ce succès sera hélas le dernier de sa courte carrière. En août, il sera interné dans un asile pour malades mentaux. Il y restera 42 ans, jusqu'à son décès en 1941.

 

Mais, quel vin pouvait-on boire en 1899 à Montréal? Vingt-deux ans avant la création de la Commission des Liqueurs du Québec (SAQ) et un an après le référendum sur la prohibition qui fut positif partout au Canada sauf au Québec...

En ces temps-là, l'alcool était vendu par les épiceries et par les bars et les hôtels. En fouinant succintement dans le journal La Presse du printemps 1899, on voit quelques publicité sur la bière Export de la Montreal Brewing Company (Molson), de scotch (Dewar), de cognac (Martell et Henessy). On aperçoit aussi des publicité vantant les vertu du vin Saint-Michel et du vin Morin Créso-phates; des vins qui sont vendu comme des fortifiants ou des remèdes.

 

La seule allusion à du vin à boire à table apparaît juste avant Pâques ou l'épicerie Fraser, Viger et Co de la rue Saint-Jacques, annonce parmi, toutes sortes de denrées, "Clairet Lafitte, vendange 1890, à 18$ la caisse de 12 bouteilles d'une pinte".

Fraser-Viger-et-Co.jpg

 

 

 

 

Magasin Fraser Viger & Co au 207, rue Saint-Jacques, Montréal

 

(image du Musée McCord :<a href="http://www.mccord-museum.qc.ca/fr/collection/artefacts/II-114790/" title="More information about this image"><img src="http://www.mccord-museum.qc.ca/ListView/ii114790.jpg" width="90" height="114" alt="Photographie | Magasin de Fraser Viger & Company, Montréal, QC, 1896 | II-114790" /></a>)

 

 

Tout d'abord, s'agit-il du fameux Lafite-Rosthschild classé 1er cru en 1855 ou d'une contrefaçon, ce qui était fréquent à l'époque? Ensuite, l'unité de mesure; une pinte...Est-ce la "pint" anglaise ou fait-on plutôt allusion à la pinte de Paris qui équivalait un peu moins d'un litre? Il semble que la bonne réponse soit la deuxième option. Car la "pint" est une chopine et le "quart" un quart de gallon impérial, ce qui s'approche de la mesure française appelée pinte.

 

Pour ce qui est du prix, c'est quand même du luxe si l'on considère qu'au même moment, 18$ suffisent pour payer le loyer mensuel d'un 8 pièces chauffé sur la rue Saint-Denis ou pour s'acheter une luxueuse redingote en soie et en satin. En outre, il fallait débourser de 25 à 30$ pour une bicyclette neuve.

 

Bien qu'Émile Nelligan fut issu d'une famille de la petite bourgeoisie, je ne pense pas que le jeune homme se payait du château "Lafitte", pour noyer sa peine lorsque les critiques étaient cruelles à son endroit. Le vin versé dans les débits de boissons montréalais était vraisemblablement du vin importé d'Europe, en fut dont l'appellation avait peu d'importance.

 

Ma courte recherche ne m'a pas permis d'épuiser ce sujet, alors, j'y reviendrai probablement.

 

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C'est hors sujet, mais j'ai appris qu'il y a eu prohibition à l'Île-du-Prince-Edouard, durant presqu'un demi-siècle, soit de 1900 à 1948!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                 

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Hub 08/02/2011 22:30


Une très belle contribution, une histoire poignante et, je dois l'avouer, un poète que je ne connaissais pas !!!
Merci beaucoup.

Le compte rendu de cette 32ème édition est (enfin...) en ligne :
http://www.oenotheque.net/article-vdv-32-compte-rendu-66740096.html


Iris Rutz-Rudel 04/02/2011 12:24


J'aime beaucoup cette exploration d'un temps révolue... tout y est:le poète, l'amour malheureuse, le gaieté du vin, qui mène au sanglots...son destin si cruel, comme celui d'un Hölderlin....qui
laisse songeur - et ta recherche des "faits", on t'imagine dans les archives, à tourner les pages jaunies des vieux journaux (même si tu as peut-être trouvé cela digitalisé sur un écran, je préfère
l'autre image;-)... merci, de nous avoir fait voyagé dans le temps:-)!